De fil en aiguille

Je prétexte un renseignement. je souhaite en fait satisfaire ma curiosité. La boutique est une longue pièce meublée comme un salon bourgeois miniature. Le mobilier ancien paraît étrangement bien conservé. Les murs sont garnis d’insignes militaires et des uniformes de corps d’armées habillent des mannequins décapités. Le vieil homme me renseigne. je tente une question sur son activité. Il s’exécute de bonne grâce. Il précise qu’il est le plus vieux tailleur en exercice à Marseille et spécialisé dans la retouche de costume militaire et d’origine arménienne.

J’inspecte des épaulettes confectionnées en passementerie posées sur un guéridon. Il me demande si je m’intéresse aux effets militaires. Je réponds « oui, je m’intéresse à l’histoire. L’histoire est jalonnée par des guerres, alors je m’intéresse au sujet militaire ». La réponse le laisse perplexe. Cela ne l’empêche pas de continuer son repassage. Je détaille une photo jaunie. Le cliché est pressé dans un sous verre comme une feuille morte. Des soldats sautent d’un hélicoptère les armes à la main. Vous avez fait la campagne de Suez, demandais-je, mentionnant le titre en description. Le ton enjoué est un brin décalé.

C’était en 1956, précise-t-il. Il actionne la gâchette du vaporisateur en direction du col d’une chemise et défroisse les plis d’un geste franc. Je comprends que ma question entre en résonance avec un passé qui revient à la charge. Il lève les yeux et m’interroge du regard. Il cherche à débusquer la véritable intention de tout ça. Le fer glisse en bordant la couture de la boutonnière et les paroles fusent soudain comme un jet de vapeur.

Il évoque la fierté de servir la France et l’opportunité d’embrocher des Turcs. Le conflit passe au second plan. Des querelles de puissants. Ce n’était pas ses affaires. Les prérogatives quotidiennes de la vie de soldat suffisaient. Il se tait. je le remercie. Il ne voit pas en quoi il y a lieu de recevoir des remerciements. On constate que la rue Paradis et la rue Saint-Pierre sont les deux rues les plus longues de Marseille. Une manière de revenir à la politesse d’un présent plus trivial.

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